(…ou pourquoi la structure moléculaire change tout pour vos cheveux)
Dans mes précédents échanges avec Patrick, nous avons abordé la saturation des cheveux. En tant que chimiste, je souhaite aujourd’hui vous emmener dans les coulisses du laboratoire pour comprendre ce qu’est réellement un silicone. Car si le mot « silicone » est souvent diabolisé, la réalité moléculaire est bien plus nuancée. Tout est une question de structure, de poids moléculaire et de solubilité.
Qu’est-ce qu’un silicone ? Une chaîne de silice et d’oxygène
Pour comprendre l’interaction avec le cheveu, il faut regarder la molécule. Le silicone, ou plus précisément le polydiméthylsiloxane (PDMS), appartient à la famille des polysiloxanes : des polymères dont la chaîne principale est constituée d’une alternance rigoureusement stable d’atomes de silicium et d’oxygène [1]. C’est une structure extrêmement stable et flexible.
Dans le domaine capillaire, son rôle premier est de modifier l’état de surface de la fibre. Mais c’est ici que les chemins se séparent entre la chimie de masse et la chimie de haute technologie.
Les silicones « lourds » : la nappe en toile cirée
Comme Patrick l’explique avec sa métaphore de la table en bois, l’utilisation de Diméthicones ou Diméthiconols linéaires non modifiés pose un problème de sélectivité. En chimie, ces molécules présentent un haut poids moléculaire et une structure non polaire. Sans « clé » chimique pour les détacher, elles s’accumulent mécaniquement sur la fibre, créant ce que nous appelons le build-up [2].
Chimiquement, ces molécules sont de longues chaînes linéaires très stables et, surtout, hydrophobes (elles détestent l’eau) et insolubles. Lorsqu’elles sont appliquées, elles créent un film continu et occlusif. Le problème majeur est leur « accumulation » (le build-up). Comme elles ne se rincent pas à l’eau, chaque nouveau lavage en rajoute une couche. Sous ce vernis synthétique, la fibre capillaire ne peut plus échanger d’humidité avec l’extérieur. Elle s’étouffe, devient rigide et finit par « mourir de soif » alors que l’aspect extérieur reste artificiellement brillant.
La révolution des silicones intelligents : hydrosolubilité et volatilité
La technologie professionnelle que Patrick utilise, notamment chez Moroccanoil, repose sur une chimie bien plus subtile. Nous utilisons deux types de silicones « propres » :
- Les silicones hydrosolubles (le test du PEG) : En chimie, nous pouvons modifier la chaîne de silicone en lui ajoutant des groupements hydrophiles (qui aiment l’eau). C’est ce que vous repérez sous les noms PEG-12 Dimethicone ou similaires. Ces molécules offrent la brillance et la protection thermique, mais dès que vous rincez vos cheveux, elles se dissolvent et disparaissent. On profite du bénéfice sans subir l’accumulation.
- Les silicones volatils (le véhicule éphémère) : Des molécules comme le Cyclomethicone ont une tension de vapeur très basse. Elles servent de transporteurs pour l’huile d’argan. Elles aident à répartir les soins de manière ultra-fine sur toute la cuticule, puis, une fois leur mission accomplie, elles s’évaporent à l’air ou sous la chaleur du sèche-cheveux. Il ne reste sur le cheveu que les actifs bénéfiques, sans aucun poids résiduel.
Cette approche est confirmée par des études récentes en microscopie à force atomique (AFM), qui démontrent que l’interaction moléculaire varie radicalement selon que le cheveu est vierge ou chimiquement traité [3].
Le bouclier thermique : un vêtement technique moléculaire
Pourquoi conserver ces molécules si elles font polémique ? Parce qu’elles sont, physiquement, les meilleures pour protéger la kératine de la chaleur. Imaginez un vêtement de sport technique : il protège du vent et de la pluie (la chaleur du brushing et l’humidité ambiante) tout en laissant la peau respirer.
Le « bon » silicone crée un bouclier qui réduit la conductivité thermique. Il permet à la chaleur du fer de glisser sur la fibre sans brûler les ponts disulfures internes. C’est la différence entre une protection intelligente qui s’efface au prochain shampooing et une prison de plastique qui enferme le cheveu.
Conseils
La science ne ment pas : la qualité de la molécule définit la santé de votre fibre. Un cheveu qui met une éternité à sécher ou qui devient « poisseux » au toucher est un cheveu dont la chimie est saturée par des polymères insolubles.
Si vous avez abusé de produits de grande surface, suivez le conseil de Patrick : faites une « détox » avec un shampooing clarifiant (comme le Moroccanoil Clarifying Shampoo). Cela permettra de dissoudre chimiquement ce vernis industriel pour laisser place à une routine noble qui respecte la respiration naturelle de votre chevelure.
Bibliographie et références
[1] National Center for Biotechnology Information, PubChem Substance Record for SID 516575524, Dimethylpolysiloxane, Source : U.S. Coast Guard (CHRIS database). Disponible sur : https://pubchem.ncbi.nlm.nih.gov/compound/Poly_dimethylsiloxane
[2] O’Lenick, A. J., « Silicones for Personal Care – 2nd Edition », Allured Publishing Corp., 2008.
[3] Labarre, et al., « Hair surface interactions against different chemical functional groups as a function of environment and hair condition », International Journal of Cosmetic Science, 2023. Lire l’article complet : https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC10946710/
